Hélène DEGHILAGE

Sans pain, ni pin, ni p’1 : Hélène peint. Beaucoup, sans pain et sans abri. Elle peint des hommes, des femmes, nus, démunis : des humains. Ceux qui débarquent, enfin qui ne débarquent jamais. Elle ne les peint qu’en train, entre, nulle part. Sauf dans la peinture. Hélène peint des êtres qui habitent sa peinture, entre embarquement et débarquement. Ici ils logent, à l’étroit. Hélène abritent les humains démunis là où elle peut, elle ne peut pas loger tout le monde chez elle, c’est déjà bien rempli - mais là, dans la peinture, oui, mais pas seulement. Tous ces corps n’arrivent pas de nulle part, ils se sont envoyés là où ils ne peuvent pas arriver, mais arrivent quand même, poussés ou tractés par des théories économiques. Les mêmes sur lesquelles ils dérivent, avec lesquelles Hélène tranche.

Parce qu’elle ne peut les peindre que comme extensions, les corps d’Hélène, aussi « charnés » qu’elle les voudrait, ne sont que les fibres organiques qui composent avec les liens économiques la trame défaite sur laquelle ils pensent pouvoir flotter et au final traversent. Hélène peint leurs cartes, postales, maritimes, sensibles, dans l’encadrement partiel et noir du signe économique, qui ne mange jamais plus les corps qu’il est englouti lui-même, par eux. Ça lutte, ça repasse, ça reprend, ça marche, ça ne marche pas, ça image, ça lettre, mais ça ne dit pas.

Ils sont les corps traversant, ceux qui fuient le départ et qui fantasment l’arrivée. Hélène à

bon dos et ça leur fait une belle jambe d’avoir des peintures ou qu’on produise des discours qu’ils ne verront peut-être jamais, ne liront pas plus : ils n’ont pas que ça à faire. Ils sont le corps politique, c’est comme ça. Celui qui veut passer de l’autre côté. Eux, pas nous. Nous, soulignons, faisons des lignes, un tricot à leur mesure qu’ils ne sont pas près de porter : nous strions. S’ils passent il ne leur ira plus, s’ils y restent, ils ne le passeront pas : ils lissent. Reste alors, les drapées soldés pour des haillons, les peintures lettrées d’Hélène. Outre l’étude géopolitique et géoéconomique des rapports de notre monde, la peinture d’Hélène n’a pu se tordre que dans l’imposition d’une valeur de l’ordre économique dans le texte, se trahir qu’en marquant l’ennemi à la lettre.

Si, comme lui a rappelé Catherine Tiraby, au cours d’une rencontre, « les bourreaux aussi aiment les corps », il faut donc apprendre que les sujets se partagent, membres par membres, avec ce qui les constitue et les déchire, à chaque couche de l’épiderme jusqu’au prochain rivage. Si la peinture est prête à le recevoir, elle peut au moins atteindre ce ravage des limites que nous fabriquons à notre propre espèce.

Voilà à quoi travaille Hélène Deghilage.

Sébastien Montéro

 

Hélène Deghilage est diplômée des Beaux-arts du Havre

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